Quand tout ralentit, que reste-t-il de nous ? – Partie 2

Ce que le ralentissement de l’été peut révéler de notre vie psychique

 « Le repos n’a pas créé le malaise. Il lui a simplement donné de la place. »

 

Quand l’activité devient une manière de tenir

Il existe une différence entre être actif et ne plus pouvoir s’arrêter.

C’est cette différence qui mérite notre attention.

L’activité peut évidemment être source de plaisir, de créativité, d’accomplissement. Mais elle peut aussi, dans certaines configurations psychiques, devenir une manière de maintenir un équilibre intérieur.

Faire pour ne pas penser.

– S’occuper des autres pour ne pas rencontrer son propre besoin.

– Anticiper pour tenter de maîtriser l’inquiétude.

– Être indispensable pour se sentir assuré de sa place.

 

Ce ne sont pas nécessairement des mécanismes conscients. Et il ne s’agit pas de considérer toute activité comme une fuite.

 

La question psychanalytique est plus subtile :

Quelle fonction cette activité occupe-t-elle pour cette personne ?

 

Et surtout :

Que se passerait-il si elle s’arrêtait ?

La théorie de Winnicott : savoir-faire, mais aussi savoir être

Winnicott a beaucoup travaillé sur la capacité d’être seul. Il ne s’agit pas simplement de pouvoir rester physiquement seul, mais de pouvoir habiter cet espace sans que l’absence de l’autre ou de toute sollicitation extérieure devienne immédiatement source de vide ou d’angoisse.

 

Cette idée permet de regarder autrement certaines expériences de vacances.

– Pourquoi certaines personnes, lorsqu’elles ont enfin du temps pour elles, ressentent-elles le besoin de remplir immédiatement cet espace ?

– Pourquoi le repos peut-il devenir inconfortable ?

– Pourquoi faut-il toujours prévoir quelque chose, appeler quelqu’un, regarder quelque chose, entreprendre un nouveau projet ?

 

Nous pouvons être extraordinairement efficaces dans le monde extérieur et beaucoup moins à l’aise avec notre propre monde intérieur.

Nous savons faire.

Mais savons-nous être ?

La question peut être déstabilisante :

Qui suis-je lorsque personne ne me demande rien ?

Lorsque je ne suis plus le professionnel compétent, le parent disponible, le conjoint attentif, celui ou celle qui organise et qui tient tout ?

 

Bion et sa théorie : lorsque l’expérience émotionnelle ne peut pas encore être pensée

Bion nous aide à comprendre une autre dimension.

Nous sommes traversés par des expériences émotionnelles qui ne sont pas immédiatement pensables : une inquiétude, une colère, une blessure, une impression de rejet, une solitude, une peur dont nous ne comprenons pas toujours l’origine.

Pouvoir les transformer psychiquement, leur donner progressivement une forme et un sens, permet de les contenir.

Mais lorsque cette transformation est difficile, l’action peut parfois prendre le relais.

Nous faisons au lieu de penser.

Nous nous agitons au lieu de rester au contact de ce que nous éprouvons.

Nous passons rapidement à autre chose.

 

Ce n’est donc pas simplement : « Je fais trop de choses. »

La question peut devenir : « Que se passerait-il si je ne faisais plus rien ? »

 

Et parfois, la réponse nous surprend.

Le repos n’a pas créé le malaise.

Il lui a simplement donné de la place.

 

Quand le coût psychique finit par se faire sentir

Certaines relations personnelles ou professionnelles demandent une mobilisation psychique considérable.

Il faut anticiper les réactions de l’autre.

– Se contrôler.

– Éviter le conflit.

– Se justifier.

– Absorber les émotions.

– Se rendre disponible.

– Dire oui alors que l’on voudrait dire non.

 

À force, quelque chose peut s’épuiser.

Pas seulement le corps.

La capacité psychique à continuer d’investir ce qui nous entoure.

– Le plaisir diminue.

– L’irritabilité augmente.

– Le sommeil peut se modifier.

– Le désir se fait plus discret.

– Le corps peut manifester une tension ou une fatigue persistante.

– Nos relations deviennent plus difficiles.

– Notre travail perd son sens.

 

Il faut toutefois rester prudent : un symptôme physique ne doit jamais être réduit à une cause psychologique et peut nécessiter une évaluation médicale.

Mais la psychanalyse nous invite aussi à entendre ce que notre manière de vivre le corps peut nous apprendre de notre expérience subjective.

 

Le cercle silencieux de l’épuisement

Le paradoxe apparaît alors.

Nous sommes fatigués.

Nous cherchons davantage à contrôler.

Nous avons besoin de repos.

Mais nous culpabilisons de nous arrêter.

Nous souffrons d’une relation.

Nous redoublons d’efforts pour qu’elle fonctionne.

Nous sommes insatisfaits au travail.

Nous travaillons davantage pour retrouver le sentiment de valeur que nous n’y trouvons plus.

L’activité devient alors à la fois une protection contre le malaise et l’un des mécanismes qui entretiennent l’épuisement.

 

Et comme ce fonctionnement peut être socialement valorisé, il peut rester longtemps invisible.

On nous dit :

« Tu es courageux. »

« Tu es toujours là pour les autres. »

« Tu arrives à tout faire. »

 

Et intérieurement, une autre phrase peut apparaître :

« Oui. Mais je ne sais plus combien de temps je vais pouvoir continuer. »

 

Ce que le ralentissement peut nous apprendre

C’est peut-être cela que la fin de l’été peut offrir.

Pas nécessairement une réponse.

Pas même une décision.

Mais un peu d’espace pour écouter ce qui insistait déjà.

– Une fatigue.

– Une colère.

– Une solitude.

– Une insatisfaction.

– Un désir de changement.

– Une relation devenue trop coûteuse.

 

Ou simplement cette question :

« Qu’est-ce que je désire lorsque personne ne me dit ce que je devrais désirer ? »

 

La psychanalyse ne cherche pas à nous fournir immédiatement une solution.

Elle ouvre un espace où peuvent être entendus les conflits, les contradictions, les répétitions, les défenses et les mouvements du désir.

 

Comprendre ne signifie pas tout ramener à soi.

C’est aussi pouvoir distinguer ce qui appartient à notre histoire, à notre fonctionnement psychique, et ce qui appartient réellement aux relations ou aux situations dans lesquelles nous vivons.

 

Septembre reviendra.

Les agendas se rempliront.

Le mouvement reprendra.

Mais peut-être pouvons-nous emporter quelque chose du ralentissement.

Pas une nouvelle injonction à changer.

Une écoute.

 

Car parfois, une souffrance ne demande pas d’abord à être supprimée.

Elle demande à être comprise.

Et peut-être que lorsque tout ralentit, ce qui reste de nous est précisément ce sujet que le tumulte de nos vies nous permet parfois d’oublier : un sujet qui désire, qui doute, qui aime, qui souffre, qui se défend, qui répète et qui cherche à comprendre.

 

« Le repos n’a pas créé le malaise. Il lui a simplement donné de la place. »

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